PIERRA MENTA : "Le Monde" vulgarise cette magifique épreuve

Ecrit le mardi 15 mars 2005

SKI-ALPINISME

La Pierra-Menta passe en équilibre de l’ère des montagnards à celle du haut niveau

LE MONDE | 14.03.05 | 16h45

La 20e édition de la célèbre course du Beaufortain a eu lieu du mercredi 9 au samedi 12 mars. Les Français Stéphane Brosse et Patrick Blanc se sont imposés, à un rythme toujours plus enlevé

Arêches-Beaufort (Savoie) de notre envoyé spécial

Le ski-alpinisme, assurément, est un sport exigeant. Il requiert l’abnégation du marathonien, l’agilité du funambule, et le sens du rythme. Cette dernière qualité n’est pas à négliger : tout emballement, en montagne, peut être rapidement puni par la réalité du terrain, car les pentes, souvent raides, nécessitent fraîcheur à la montée et lucidité à la descente.

Les participants de la 20e Pierra-Menta (prononcer, selon l’usage local, "Pierra-Minte"), qui a eu lieu du 9 au 12 mars dans le massif du Beaufortain, cheminent ainsi tels de véritables métronomes. En quatre étapes, leur foulée régulière leur a permis de parcourir plus de 8 000 mètres de dénivelée positive. Après, tout est affaire de tempo. Allegro, les premiers avancent deux fois plus vite que les derniers, grimpant plus de 1 400 mètres de dénivelée en une heure.

Cette course, qui emprunte son nom au sommet emblématique du Beaufortain, une dent rocheuse culminant à 2 714 m, est, pour les passionnés de ski-alpinisme, le rendez-vous annuel à ne pas manquer. Dans cette discipline, il n’est pas question de télésièges ou de télécabines. La montée, comme la descente, se fait skis aux pieds, dans des montagnes restées sauvages. Les skis sont équipés de fixations dont l’arrière permet d’attacher la chaussure en descente, mais de laisser le talon libre durant les ascensions. En montée, des "peaux de phoque" - aujourd’hui, du mohair ou des fibres synthétiques -, à coller sous les lattes, constituent un efficace dispositif antirecul.

Chaque matin, vers 4 heures, l’étape débute avant l’éveil des compétiteurs. Des habitués du massif, sur leurs spatules, une lampe ceinte au front, transpercent l’obscurité pour tracer l’itinéraire. Des changements de dernière minute par rapport à la voie imaginée sont toujours possibles, la météo ayant ses caprices qu’il convient d’écouter. Trop de vent, et l’on évitera les arêtes effilées. Trop de neige fraîche, et on contournera les zones à avalanches. Personne n’oublie qu’en 1989 trois personnes - un "traceur" et deux gendarmes - ont trouvé la mort, emportés par une coulée.

CHAQUE GRAMME COMPTE Vers 7 heures, les coureurs (344 au départ, 336 à l’arrivée) entrent en piste. Le départ est donné groupé, mais, rapidement, l’essaim s’étire. Ici, l’unité, c’est le binôme. La course se dispute par équipes de deux, le nombre minimum requis pour constituer une cordée. Aujourd’hui, pourtant, les coureurs, en dépit des nombreux passages techniques, partent sans cordes, sans longes, sans baudrier. Trop encombrant, trop lourd. Chaque gramme compte.

Dans les premières années de la Pierra-Menta, les concurrents, souvent des guides ou des enfants du pays, s’appuyaient sur leur connaissance du terrain et sur leur habituelle bonne condition physique pour tenter de l’emporter. "C’était une affaire de montagnards. C’est maintenant un rendez-vous de sportifs de haut niveau", constate Christophe Prin, qui n’a raté que la première édition. Les meilleurs, cette année, ont été les Français Stéphane Brosse et Patrick Blanc dans le classement masculin, et les Suissesses Cristna Favre et Isabella Crettenand dans la course féminine.

Le ski-alpinisme, qui ne compte toujours que quelques centaines de compétiteurs en France, est passé ces dernières années de l’ère des épreuves entre amis à celle de l’encadrement. Alors que la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) et le Club alpin français (CAF) se disputent, en France, le contrôle des compétitions, un circuit international a vu le jour, avec notamment une Coupe du monde et des championnats du monde. Pour toujours plus de performance, donc, mais pas toujours pour le meilleur.

Selon Alexia Zuberer, qui a couru huit Pierra-Menta, remportant quatre fois le classement féminin, ces nouvelles compétitions "s’éloignent de l’esprit alpin". "Ce sont des courses sur piste !, poursuit-elle. Il ne s’agit plus que de capacité physique..."La Suissesse, par ailleurs alpiniste chevronnée - elle compte à son actif l’ascension de l’Everest -, milite pour que l’aspect haute montagne ne soit pas sacrifié sur l’autel de l’accessibilité et de la sécurité. La Pierra-Menta, affirme- t-elle, doit une bonne part de son succès aux difficultés qu’elle a su préserver.

L’arête ouest du Grand Mont (2 686 m), gravie lors de la quatrième étape, est particulièrement spectaculaire. Aérienne, vertigineuse. A son sommet, chaque année, plus de 3 000 spectateurs attendent les athlètes, faisant sonner les carrons, et déployant les banderoles d’encouragement. Compétition et folklore se mélangent. La foule sait ce qu’est l’effort. Pour atteindre le sommet, les spectateurs ont dû, eux aussi, chausser les "peaux".

La Pierra-Menta est ainsi. Bien que de très haut niveau, elle continue d’appartenir aux habitants du massif et à tous les amateurs passionnés. Elle joue d’un aimable côté village, célébrant son organisation à 100 % bénévole, construisant son mythe sur les athlètes enfants du pays. A chaque passage, les deux "bergères" du village voisin de Granier, Delphine Oggeri et Valérie Ducognon, deux fois vainqueurs, peuvent vérifier leur popularité.

La course, toutefois, a aussi su se nourrir des apports des étrangers, qui ont fait évoluer tactique et technique. La figure mythique de l’épreuve reste l’Italien Fabbio Meraldi, dix fois vainqueur. La différence, ici, ne fait pas peur. Dans le classement final, il y a des "Espagnols", mais aussi des "Euskadiens" et des "Catalans".

Pierre Jaxel-Truer * ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 15.03.05


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